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jeudi 1 septembre 2016

"L'arbre aux sabots" d'Ermanno Olmi (1978) avec Luigi Ornaghi, Francesca Moriggi, Omar Brignoli

Je n’ai découvert ce film (dont je ne connaissais que le titre) que récemment. Ça a été une vraie rencontre. Le genre de rencontre qu’on a tous les 7 ans. Cela faisait plusieurs mois que je n’avais plus vraiment envie de cinéma. Et là : ce film magnifique, qui fait du bien…

J’avais onze ans lorsqu’il a reçu la Palme d’Or du festival de Cannes, en 1978. Au journal de 20h qui évoque l’évènement le soir de la remise du prix, le présentateur était déjà PPDA et il écorche le titre. 

"L'arbre aux sabots" est une chronique quasi-documentaire plus qu’une fiction dramatisée.

Dans la région de Bergame, à la fin du XIXe siècle, plusieurs familles de paysans pauvres exploitent la terre pour le compte d'un même propriétaire. Chaque foyer a sa propre vie, ses préoccupations, mais tous aiment se retrouver pour des veillées ou des fêtes. 
Ermanno Olmi focalise son attention sur les relations humaines. La nature n’est que le cadre, accessoire, de leurs activités.

Le monde qu'Olmi présente nous paraît à la fois naïf et profond… en tous cas extrêmement éloigné du nôtre. 
La vie y est dure, les travaux astreignants pour tous. La mort est présente au quotidien.
Le film n’insiste pas sur un propos politique (critique du capitalisme), ni social (pas de misérabilisme).
Sans mièvrerie, avec respect et courage, il montre une vie simple et plutôt pure.
Il y a bien sûr des mesquineries, mais elles sont mineures : c’est le type qui trouve une pièce et la cache dans le sabot d’un cheval ;  ou le vieux qui montre à sa petite fille ses plants de tomates, et lui explique ses techniques grâce auxquelles, chaque année, il arrive à vendre sa petite récolte deux semaines avant tout le monde.

Les personnages sont généralement gentils les uns avec les autres, bienveillants, simples, sobres, taciturnes, pudiques, et profonds… des qualités totalement à l’opposé de ce qui prévaut actuellement dans nos sociétés. "C'était bien sûr un monde cruel", explique le réalisateur. "Si j'insiste sur une certaine tendresse, c'est parce que les sentiments sont, pour les pauvres, le seul patrimoine. »

En terme de distractions, il n’y a que la transmission orale : le vieux raconte des histoires à ses petits enfants, ou leur récite des poèmes ; l’histrion Batisti (ci-contre) est le conteur d’histoires de la communauté. Des histoires qui font rire ou frémir, comme celle du pilleur de cadavres, qu’il raconte un soir de tempête alors qu’ils sont tous rassemblés, et que le tonnerre gronde à l’extérieur.

Il y a l'étonnante place des femmes, avec leur foi solide et leur autorité spirituelle et morale.

A la fin, le petit garçon retient ses larmes, lorsqu’il part, avec sa famille, à la nuit tombée, sur une carriole où ses parents ont rassemblé tant bien que mal quelques affaires. Du jour au lendemain, ils ont été expulsés par le propriétaire, parce que le père a coupé un arbre, une nuit, pour fabriquer des sabots pour son fils (celui qui pleure, justement, qui avait été repéré par le curé pour son intelligence et qui se rendait tous les jours à pied à l’école, seul). Dans cette scène finale bouleversante, les voisins restent cloîtrés chez eux et ne sortent que quand la famille a quitté la ferme. Pas forcément par égoïsme ou lâcheté, mais parce qu’ils ne peuvent tout simplement rien faire. C’est dur.

Pourquoi est-ce que je reçois ce film comme un cadeau ? 

Je ne suis on ne peut plus éloigné de ces paysans, dans mon mode de vie, mon environnement. 

Mais je me sens proche d’eux dans les rapports humains. Même si je n’ai pas vraiment connu ça, ce sont plutôt des réminiscences de récits familiaux de la vie de ma « tribu familiale » en Afrique. Je le sais car même si cela se dilue beaucoup dans l’individualisme occidental, cela voyage avec les exilés : il y avait des rapports humains de ce type (en moins purs). 

Mais c’est dans le sentiment religieux qui émane du film que je me sens particulièrement heureux, « chez moi ».

Ermanno Olmi a tout fait : l’écriture, la réalisation, l’image, le montage (sec : pas de lyrisme ajouté). Il n’y a que la musique qu’il laisse à… Bach ! Elle donne le contrepoint de l’auteur, sacré.

Ce qui confère une sacralité également c’est le non-jeu des non-comédiens (tourné avec les habitants de la campagne bergamasque), leur authenticité : réalisme pur, à peine dramatisé.

La séquence de l’arbre aux sabots est étonnante. Une des plus belles séquences de prière du cinéma : la famille récite le rosaire au-dessus, et le père, en bas, aussi, en taillant le bois pour fabriquer les sabots.

Et le visage de Maddalena (Francesca Moriggi) en jeune mariée (ci-contre) !

Traitement métallique des sabots de chevaux des soldats et des calèches de bourgeois, lorsque Maddalena et Stefano, jeunes mariés, débarquent à Milan.

Plans à la lumière du crépuscule.

C’est un film à montrer aujourd’hui.
10 ans après mai 1968, ce film était de toute façon déjà dans la nostalgie d’un monde perdu. 
« Ermanno Olmi a retrouvé, parmi de vieux papiers, des notes prises dans les années 50 : des souvenirs d'enfance du monde paysan de ses grands-parents, des histoires qu'on racontait dans les étables, le soir... Souvenirs de saveurs et d'odeurs. Ainsi est né ce film, qu'Olmi a voulu « à la recherche de la réalité perdue ». Acteurs non professionnels, dialecte bergamasque, outils et objets anciens : la démarche du réalisateur est celle d'un documentariste minutieux. De l'épluchage du maïs à la ­mise à mort du cochon de Noël, en passant par la noce traditionnelle, les faits et gestes de cette communauté paysanne sont ­retranscrits avec une tranquillité et une pureté qui donnent de la grandeur aux choses les plus simples. » (Philippe Piazzo, Télérama, 2008)

Même la police choisie pour le générique a quelque chose de désuet qui rappelle l’écriture de nos grands-mères !

Mais le film obtient tout de même la Palme d’Or, et à l’unanimité ! Je ne suis pas sûr qu'aujourd'hui les sélectionneurs du festival auraient le courage de le présenter. Il y a eu un déchirement au cours de ces 40 dernières années. Un sourire haineux et narquois accueillerait une tentative cinématographique du même genre, fût-elle aussi réussie.

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